2h27. L’heure à laquelle Koli allume encore une cigarette, histoire de se détendre. C’est à son tour d’occuper le bâtiment d’une entreprise dans le sixième arrondissement de Paris jusqu’au lever du soleil. Avec quelques camarades, tous sans papiers, il va rester debout toute la nuit.
Pour Koli, fumer, cela le réchauffe un peu. La cour du bâtiment où ils ont installé leur camp est à ciel ouvert et au moment de mon passage il y fait un froid terrible.
Il me voit glisser dans la cour et s’avance vers moi pour me serrer la main.
« Comment ça va? Comment tu t’appelles? » demande-t-il, apparemment peu surpris par mon passage nocturne.
Les autres, assis derrière lui et emmitouflés de manteaux épais et bonnets en laine ne donnent aucun signe qu’ils m’ont aperçu.
Koli m’explique qu’il avait quitté son Mali natal pour venir à Paris, où il a trouvé du travail en tant que maçon. Mais l’année dernière Koli était parmi les 250 sans-papiers, pour la plupart des salariés éparpillés dans diverses petites entreprises, qui se sont mobilisés pour obtenir un titre de séjour.
Cela fait trois mois qu’ils occupent les locaux du Fonds d’assurance formation des salariés de l’artisanat du BTP. Cela fait un mois qu’un ordre du Tribunal de grande instance de Paris exige qu’ils soient expulsés.
« On est 15 à monter la garde cette nuit », me raconte-t-il, la voix rauque des cigarettes. »On sait que les flics peuvent nous expulser à n’importe quel moment. »
Lundi, à 2h27 du matin, des coups de feu retentissent dans la cour. Pas de panique, ce n’est pas la police mais un film d’action japonais qui passe à l’écran d’un vieux téléviseur, volume monté à fond.
Koli et compagnie grignotent du pop-corn, les yeux rivés sur l’écran.
« Il faut se faire un peu plaisir », dit Koli. « C’est la misère sinon. » On a l’impression qu’ils ont appris à faire comme chez eux.
D’autres sont assis sur des bancs au fond de la cour, adossés au mur. Ils plongent leur regard dans l’obscurité, les yeux vides.
Koli me montre un distributeur automatique rempli de sachets de chips et de bonbons. Tous les mardis quelqu’un passe le ravitailler, m’explique-t-il.
« Ça appartient au propriétaire du bâtiment, on peut s’en servir quand on veut! »
Ce n’est pourtant pas leur seule source d’approvisionnement. Tous les jours Koli et les autres grévistes accueillent des dizaines de personnes désireuses de manifester leur soutien pour leur lutte.
Certains s’engagent même à rejoindre les rangs des occupants. Ils doivent inscrire leurs horaires de passage sur le « planning de l’occupation citoyenne » fixé au mur. Le créneau le plus tôt: 5h30 du matin.
A 2h27 pourtant, les locaux ne sont pas normalement ouverts aux visiteurs et ma présence commence à gêner. Les grommellements entre les veilleurs de nuit assis devant la télé semblent avoir mon passage intempestif pour sujet. Certains me jettent des regards anxieux.
« Les gars commencent à s’inquiéter, ils se demandent pourquoi tu es passé si tard, » me dit Camara. Le Responsable de l’équipe a peur que ma visite nocturne n’attire l’attention sur leur présence et me presse de partir.
« Repasse dans la journée, mais il ne faut pas qu’on dérange les voisins, il faut que notre présence soit discrète. »
Je m’esquive. Dans l’obscurité, le tapage de la télé retentit derrière moi.
[Photo: Joseph Tandy]
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One Comment
allez, pour rire un peu dans ce monde de brutes…
2h27… l’heure du crime…
un cri déchirant dans la nuit…
maman!!! pipi!!!!